Dire et penser le temps au Moyen Age : frontières de l'histoire et du roman

L'historien antique visait d'abord à rendre compte de l'enchaînement
des causes. Le clerc médiéval veut avant tout
situer les événements dans le temps, souci lié à la conception
chrétienne d'un temps qui a eu une origine, sa création par
Dieu, une coupure essentielle, l'Incarnation, et se déroule
selon un sens, orienté vers une fin.
À côté de récits consacrés au passé mythique, puis historique
de l'Angleterre bretonne, puis normande, s'invente
dès la fin du XI<sup>e</sup> siècle une historiographie d'un nouveau
type, en liaison avec l'extraordinaire aventure que furent la
Première Croisade et, en 1099, la prise de Jérusalem. On
passe alors à une pratique neuve d'une histoire écrite bien
souvent, par des acteurs et/ou témoins. Dès la fin du XII<sup>e</sup>
siècle et au XIII<sup>e</sup> siècle on verra (avec Robert de Clari,
Villehardouin, Joinville) le vécu de l'historien - ou du
mémorialiste ? - entrer en tension avec une grille de lecture
préfabriquée.
«Dire le temps» dans sa matérialité brute n'advient
jamais. Aux purs marquages temporels se tissent inévitablement
une pesée et une pensée du temps, révélant aussi
bien le projet conscient de l'écrivain que le sens plus secret
selon lequel il en a dévidé et retordu le fil.