Corps et âme : Descartes, du pouvoir des représentations aux fictions du Dieu trompeur

Corps et âme : Descartes, du pouvoir des représentations aux fictions du Dieu trompeur

Corps et âme : Descartes, du pouvoir des représentations aux fictions du Dieu trompeur
Éditeur: Galilée
2004231 pagesISBN 9782718606361
Langue : Français

On peut sans doute définir les Temps modernes ou la modernité comme

«l'époque de la représentation», une époque où tout serait pensé en termes d'image,

d'idée et de concept. Loin de là, cependant, le projet d'un grand simulacre du

monde, d'un «trompe-l'oeil» manoeuvré par une cohorte de démons. Bien au

contraire, parler de représentation, c'est affirmer la réalité objective du monde,

c'est postuler une connaissance possible de l'objectivité de l'être. Pour Descartes,

justement, penser par représentation ou penser objectivement, cela revient au

même. Aussi faudra-t-il questionner les fondements de cette équivalence. D'un

côté, Descartes hérite d'une métaphysique de la représentation, déjà bien établie

depuis l'école de Duns Scot. D'un autre côté, il ouvre un champ d'analyse pour

une théorie de la subjectivité, qui prendra forme avec Kant. Entre les concepts de

représentation et de subjectivité, Descartes n'a peut-être rien inventé, mais il aura

su mieux que tout autre problématiser le nouveau statut de la métaphysique.

Dès lors que les pensées ou les représentations se voient attribuées une réalité

objective propre, alors comment pourrons-nous distinguer ces pensées des

fictions, le cogitatum du fictum ? À partir de là, Descartes va élaborer une double

argumentation, l'une métaphysique et l'autre morale. La première portera sur l'existence

de Dieu. Elle consiste à dire que si Dieu existe, comme un être infini et tout

puissant, alors il ne m'a pas trompé dans la clarté de mes idées. En ce sens, toutes

mes idées claires seraient des idées vraies, et non des fictions. Or, en prouvant

l'existence de Dieu, Descartes aura finalement démontré qu'en réalité, Dieu peut

me tromper, donc falsifier mon esprit en faisant de mes pensées des fictions. D'où

le glissement nécessaire - dans l'énoncé de la preuve - entre une argumentation métaphysique

et une argumentation morale : si Dieu existe dans sa toute puissance, il aura

peut-être pu me tromper, mais il n'aura certainement pas voulu me tromper. Dieu

n'est pas trompeur et toute erreur est mon dû. C'est l'argument de la Théodicée,

de la justice de Dieu, sa justification, comme preuve de dernière instance.

En somme, c'est le statut de la moralité qui se joue ici. Quelle morale pour une

métaphysique de la représentation ? Non plus une morale de l'action dans le

miroir d'une métaphysique de la contemplation, mais une morale au fondement de

la métaphysique. Mes représentations, mes connaissances, tout ce savoir des sciences

humaines et objectives, restent suspendues au destin d'une fiction, donc menacées de

fiction. L'époque de la représentation, c'est non seulement le temps des «conceptions

du monde», mais c'est d'abord et avant tout l'ère de la menace. Une menace

de fiction qu'il faudra justifier par l'ordre de la moralité.

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