Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo

(...) d'un milliardaire, un grand cru), à ses souvenirs d'enfant
de sous-officier de l'Armée rouge dans la banlieue de
Kharkov, en Ukraine, puis de délinquant juvénile, puis
de poète underground. Il parlait de cette époque et de
l'Union soviétique avec une nostalgie narquoise, comme
d'un paradis pour hooligans dégourdis, et il n'était pas
rare qu'en fin de dîner, alors que tout le monde était
bourré sauf lui, car il tient prodigieusement l'alcool, il
fasse l'éloge de Joseph Staline, ce qu'on mettait sur le
compte de son goût pour la provocation. Il écrivait dans
L'Idiot international , le journal de Jean-Edern Hallier, qui
n'était pas blanc-bleu idéologiquement, mais rassemblait
des gens libres et brillants. Il avait un succès incroyable
avec les filles. C'était le barbare préféré de tout le monde.
Au début des années 90, les choses ont commencé à
se gâter. Il disparaissait pour de longs voyages dans les
Balkans, aux côtés des troupes serbes, et on l'a vu un
jour dans un documentaire de la BBC, pendant le siège
de Sarajevo, parlant poésie avec Radovan Karadzic et
tirant à la mitrailleuse sur la ville. Il est retourné ensuite
en Russie, où il a fondé un parti politique qui portait le
nom engageant de Parti national-bolchevique et, pour ce
qu'on en savait, s'apparentait à une milice de skinheads.
Notre aimable compagnon était, dans notre cercle,
devenu gravement tricard et je n'ai pas le souvenir, dans
les dix années qui ont suivi, d'avoir reparlé ou entendu
reparler de lui. En 2001, on a appris qu'il était arrêté,
jugé, emprisonné pour des raisons assez obscures, où
il était question de trafic d'armes et de tentative de coup
d'État au Kazakhstan.
Emmanuel Carrère, XXI , janvier 2008