Stalingrad omnibus

Autrefois, on aurait dit «une histoire à faire pleurer dans
les chaumières». Sauf que les gens habitent des deux-pièces
et n'ont plus vraiment envie d'écouter ces
conneries-là. Préfèrent la chronique digestive du chien
de Paris Hilton. J'existe mais on ne me voit pas, on en
déduit donc que j'ai rien à dire. Eh oui, je suis cette forme
oblongue, sous un carton, l'air de rien de bien intéressant.
Un manteau, raidi par la crasse et le froid, sur un banc
ou dans le métro, pas bavard. Je suis vieux, sale et moche.
Si on faisait encore des histoires, je pourrais faire le
méchant. Mais je ne suis pas méchant et on ne raconte
plus d'histoires.
C'est sûrement pour cela qu'il faut que je m'en fasse une,
raccommodée avec des bouts de n'importe quoi, comme
une vieille guirlande qu'on accroche au-dessus d'un lit
pour tenter d'égayer un peu la mort qui monte lentement.
Croiser une autre désolation, un morceau de vie écroulée
sur le chemin, essayer de l'amener un tout petit peu plus
loin. Ni par devoir ni par destin, on n'est pas chez
Shakespeare quand même ! C'est juste «histoire de»
parler sans qu'on m'écoute, souffrir sans qu'on s'arrête,
mourir sans qu'on me voie.