Eloge de la pauvreté et de l'anonymat ou Des cinq principaux principes

Il y a eu, dans des temps plus ou moins anciens, divers et célèbres
éloges, celui de la folie d'Erasme ou celui de l'ombre de
Tanizaki, sans parler des Eloges , en bloc, de Saint-John Perse.
Voici celui de la pauvreté et de l'anonymat ; au moins sommes-nous
en accord avec nos principes puisque ce petit essai, comme
les précédents ( De l'utilité d'avoir des ennemis, Nouvelles Vies
parallèles ), est lui-même anonyme («or l'auteur anonyme n'est
pas lâche», écrit Diderot). Alors que, d'après Cicéron que cite
Spinoza, des philosophes n'hésitent pas à signer de leur nom des
livres qui dénoncent le goût de la gloire.
Tacite, parlant de l'éloge en général, disait qu'elle attirait volontiers
le reproche de «servilité», à l'inverse de la critique,
puisque celle-ci a toutes les apparences de «l'indépendance»
(alors qu'on sait bien qu'un pamphlet contre untel est souvent
commandé par l'ennemi d'untel). D'accord avec l'historien latin,
qui appliquait sa remarque à des personnes, nous l'étendons à
d'autres domaines. Comme Montesquieu à propos des livres, nous
préférons dire du bien de ce que nous aimons que du mal de ce que
nous détestons. Même si les sentiment sont mêlés et qu'en louant
les uns on dénigre les autres, nous avons toujours privilégié la
vénération («seuls les forts savent vénérer », écrivait Nietzsche) à
l'insulte, à l'inverse des situationnistes, trop influencés, sur ce
point comme sur d'autres, par les surréalistes, ce qui les a conduits
à de cocasses palinodies ou contradictions, aussi réjouissantes que
les discours de Bush à l'ONU «en faveur des pauvres» au
moment de l'ouragan en Louisiane. Adoration réelle , non abstraite ,
en particulier celle du prolétariat et de la révolution. «Je
suis pour le peuple, mais je détesterais vivre avec», a-t-on écrit
plaisamment, et l'on pourrait ajouter : «L'insurrection est belle,
surtout à distance, dans le temps ou dans l'espace, ou les deux.»