L'amour et les distances

Notre siècle vit sous l'abolition des distances. En
premier lieu, dans le temps et dans l'espace. Le
téléphone, les médias nous rendent présents les
êtres, les événements les plus éloignés, la facilité
et la rapidité des voyages nous confèrent presque
le don d'ubiquité...
... Le même phénomène se reproduit avec des conséquences
plus graves dans les échanges humains.
Et à tous les niveaux, depuis les plus superficiels,
comme le déclin de la politesse jusqu'au plus profond,
comme le relâchement des liens de l'amour.
La confusion, la promiscuité remplacent partout la
communion authentique entre les êtres.
Or l'amour implique et exige essentiellement la
distance. Sous sa forme la plus haute, il se traduit
par la contemplation de l'objet aimé, et il n'est pas
de contemplation sans recul devant un mystère,
sans intuition du sacré et de l'intouchable. Simone
Weil définissait la beauté comme « un fruit qu'on
regarde sans tendre la main ».
L'exemple suprême nous est offert par l'amour
divin en qui s'unissent paradoxalement le sentiment
d'une distance infranchissable et celui d'une
intimité absolue : interior intime meo...
Gustave Thibon