Un homme inutile

Derrière ce nom, encore inconnu en
France, et cette vie brève, à la charnière
de l'Empire ottoman et de la jeune
République turque, se cache un rôdeur
affamé d'humanité dans les bas quartiers
cosmopolites d'Istanbul. «Écrivain
des troisièmes classes», Sait Faik est
sans doute, avec son art abrupt de la nouvelle, le plus
grand auteur de la modernité turque. Un art qui obéit
à une urgence vitale : dans l'attente d'un bateau, entre
terre et mer, libre, il a des fulgurances pour atteindre
chez l'être humain la peur de l'amour et de la mort,
la solitude, le passager... Témoin cet Homme inutile.
«Non, non, il n'était digne d'aucun travail ! Les gens
avaient raison... Il était né pour regarder le monde
avec stupéfaction, pour s'étonner de ne rien comprendre,
il était né pour flâner sur les routes la tête en avant,
pour voir ou ne pas voir ce que les gens faisaient.
Pour regarder la couleur de l'eau sous un pont, contempler
les jambes d'une fille. Celle-là, qui peut l'embrasser ?
Comment caresser ses cheveux ?»
Extrait de «Une histoire de corde»