Bifrost, n° 44. Dossier Joëlle Wintrebert

Hellas touche ses yeux, incrédule,
terrifié de les trouver aussi secs que
le corps de Lyse. Penché sur sa Femme,
il voudrait pleurer, pleurer encore,
arroser de ses larmes les seins, les
épaules, le visage flétris de son amour
perdu, mais il demeure immobile, courbé,
une pietà de plâtre, stérile, tari.
J'ai peur.
Le goût du sang vient sur sa langue et
il s'aperçoit que ses dents ont scellé
ses lèvres. Il n'a plus de bouche. Il ne
veut plus avoir de bouche. Il doit
réfréner les cris qui montent en lui.
Il les mord avant qu'ils ne sortent.
Tais-toi, tais-toi, ou tu embrasseras la
révolte et l'horrible folie te prendra,
comme elle a déjà pris tes amis.
Il est vain de menacer le dieu impie qui
vole toute l'eau de leurs femmes.
Dieu d'eau. Qui donne la vie, la mort et
la folie.
Lyse, ne me laisse pas seul sur la rive,
seul devant l'Autre, tout seul à décider
de vivre ou de mourir.
Il soulève le corps dont il a tant aimé
la souplesse et qui n'est plus que
brindilles cassantes. Les bras de Lyse se
ferment sur sa taille, ses yeux engloutis
le fixent, sa bouche craquelée s'ouvre et,
au fond de la cavité obscure, il voit la
langue de sa femme bouger tel un
animal prisonnier.
Deux mots chuintent, forcés contre le
palais asséché :
«Emmène-moi.»
Joëlle Wintrebert - Hydra