Mémoires : entre deux mondes

Le peintre et sculpteur Marek Szwarc
(1892-1958) passa son enfance et son
adolescence dans sa petite ville natale de
Pologne, Zgierz, dans sa communauté
juive. Il s'en fut à Paris à la fin de son
adolescence suivre une formation académique
et celle-ci lui laissa les doutes qui
l'habitaient sur sa vocation et ses capacités
d'artistes. «Enfance et jeunesse de
l'artiste», tel aurait pu être le titre de ce
livre. Fils d'un éminent bibliophile et
exégète, l'auteur fut nourri des traditions
bibliques et sémitiques de sa communauté.
Il en évoque la vie et les épreuves,
les convictions et les crédulités, les rituels
et les moeurs, avec une tendresse
non dénuée parfois d'une ironie qu'il
suggère au plus haut point à son propre
égard. Rêveur attaché aux légendes extraordinaires,
poétiques ou ludiques, il
se sent impropre à quelque exactitude, à
l'efficacité courante, à une fonction définie.
Mais son écriture est toute d'un dessinateur,
les touches quasi graphiques
(les couleurs, les traits, les mimiques)
suggèrent et suscitent êtres et relations,
naïvetés, l'allant d'une vie communautaire
dans un univers très sombre aux
souvenirs tus, qu'un rien réveille : l'effroi
que le moindre saignement de nez provoque
chez le maître d'école, les ruses de
la feinte passivité, l'attention à ne rien
conserver que l'on ne pût emporter en
exil... Et ce thème de l'exil est omniprésent
: beaucoup sont partis, il faut quitter
pour apprendre, apprendre c'est se détacher
de l'enfance des mythes à jamais
présents au coeur, l'exil s'éprouve aussi à
propos des traditions religieuses et intellectuelles,
pour l'héritier d'une culture,
d'une société, et qui reste déchiré car il
participe de ce qu'il perd, de ce dont il
doute, qui gouvernera son oeuvre plus
tard, qui sombrera bientôt de la plus
horrible manière - l'un de ses propos
est de restituer ce passé, après la Seconde
Guerre mondiale. Et il est exilé
encore par rapport à l'art : il n'a pas le talent,
n'observe pas les conventions et les
poncifs qu'il ne comprend point, il se dérobe
aux encouragements, il dénie la reconnaissance.
C'est cette inquiétude de
l'être se jugeant non artiste, indigne, qui
fait l'artiste, et l'exil, et la transmission,
comme si la passion de perpétuer reçue
de sa famille se poursuivait dans l'illusion
d'en être exclu. Puis ce sont «les années
de formation», autre titre possible,
à Varsovie puis à Paris, à l'Académie
dont il fut le souffre-douleur (allez savoir
pourquoi...), puis à La Ruche, cette
communauté d'artistes pauvres, pour
beaucoup originaires d'Europe centrale,
qui recréera ainsi la famille des errants
créateurs.
Ces Mémoires procèdent par courtes
séquences, apparemment objectives, à
la façon de brefs contes ou apologues,
interrogeant mythes et convictions à travers
les souvenirs devenus métaphoriques
des événements narrés, évoquant
presque sans le dire les conditions de vie
et les expériences intellectuelles et artistiques
d'une époque entre deux mondes
- et, ainsi, la modeste exemplarité d'une
expérience solidaire.