L'univers de Rutebeuf

... hom m'apele Rutebuef, Qui est dit de « rude » et de « buef ».
Rutebeuf joue sans cesse sur la polyvalence. Par l'adjectif « rude », veut-il se rattacher au courant anticourtois, prôner la rudesse des premiers croisés dont son idéal découle directement ? Adopte-t-il ce sobriquet pour insister sur la légende du pauvre jongleur, dont il reprend, en une litanie ininterrompue, les vices et les malheurs ? Si Rutebeuf rudement oevre , est-ce parce que les difficultés de sa condition constituent une entrave à la création poétique ? Veut-il plutôt évoquer la persévérance, l'ardeur, l'acharnement d'un boeuf ?
Ce « Rutebuef » porte les contradictions du poète et de son oeuvre, de la tension irréductible entre le monde extérieur et le poète vidé de son être, entre le moi , objet des malheurs, et le je , conscience souffrante, qui progressivement perd tout, jusqu'à son humanité, sa cohérence, sa réalité. À mesure que le sens se vide pour ne signifier que le néant, le langage prend de l'épaisseur et de la lourdeur pour signifier la faiblesse de l'homme devant le monde.