Plus rien ne pense aux restes

La parole poétique parle-t-elle plus fort que la pulsion de mort ? Bien
entendu et nous savons qu'elle devient sans limite quand elle se donne
à regarder le monde.
À l'écoute de la syntaxe folle de l'Histoire, l'écriture de Véronique Breyer
soutient la pensée du néant et, à travers une série de détails mémorables,
elle fait face à l'agitation criminelle de notre époque. Quatre
séquences denses et inspirées soutiennent la vue de ce qui est. Des
bouches tremblées d'épuisement au noir intense dans le geste même
d'écrire, le corps ici est l'éveilleur de la douleur profonde. Mais «nous
avons l'art pour que la vérité ne nous fasse pas périr» (Nietzsche), autrement
dit, nous avons la perspective du poème ample pour supporter l'insupportable
vision de la condition humaine dévoilée. Décollé de Dieu
l'homme s'est ouvert un destin propre - exil, vénération des idoles, charnier
- ceux qui croient à la mort se nourrissent de périls et d'obscurité.
C'est une vieille histoire, devant laquelle cette poésie sans concession
ne cède pas. J'entends dans ce livre des fers qui s'entrechoquent et la
folie de ceux qui se pendent à la même corde, j'entends surtout une
parole qui se démarque radicalement du ressentiment aveugle et, avec
vaillance, passe par-dessus l'ombre du temps.
Quelque chose, oui, vient plier sous la détresse mais la raison perçoit la
souveraineté d'un gai savoir.
Pascal Boulanger