Safran

Safran
Éditeur: B. Campiche
2015175 pagesISBN 9782882413963
Format: BrochéLangue : Français

Assise sur la plage, je regarde la petite fille.

Elle a chaussé des palmes en caoutchouc de couleur

bleue. Elle essaye de marcher en levant haut

ses jambes à peine plus longues que les palmes.

La pierre, le sable, la mer et le ciel, tout autour

d'elle semble vivant. Les angles trop affûtés des

rochers paraissent s'adoucir autour de la petite

fille. Les arêtes perdent leur tranchant, la perspective

s'incurve. Autour de la petite fille le

monde est ovale et penché.

J'ai écarté quelques mégots avant d'étaler

ma serviette-éponge sur le sable. Maintenant je

suis assise un peu crispée sur son côté recto où

sont brodés à la machine des coquillages stylisés.

Deux frises de berniques me bordent en haut et

en bas quand je m'allonge. Enfin, pas tout à fait

car, ma serviette-éponge étant un peu courte, la

frise inférieure m'arrive au mollet. Un épineux

que je ne puis identifier jette à terre et sur moi

et ma serviette-éponge une ombre mouvante aux

contours indéfinis. C'est avec un groupe d'une

quinzaine de personnes, des collègues de travail

accompagnés de leurs familles, que je passe mes

vacances d'été. Ils se trouvent à une dizaine de

mètres en rang d'oignons sous un bosquet. Les

limites de leurs linges se chevauchent. Mon fils

Sébastien, seize ans, est avec eux, sa serviette

presque identique à la mienne, sauf qu'au lieu

de coquillages elle a des motifs d'ancres de

bateau.

Safran est le deuxième recueil de nouvelles de

Marina Salzmann. À travers les onze histoires qui le

composent, l'auteure explore divers aspects d'un

monde hanté par sa propre disparition. Elle met en

scène des personnages qui, tous à leur façon, tentent

de résister à l'absurdité ou à l'anéantissement de leur

existence.

Ainsi Camille réfugiée dans une Chine imaginaire y

retrouvera peut-être son amour perdu. Agnès et ses

collègues opposent à la bureaucratie et à l'aliénation

une logique transmutatrice à la Lewis Carrol. Faute

de mieux, on peut toujours essayer d'échapper au

contrôle des caméras, habiller les morts ou décorer

des cafétérias d'usine. Et on peut parler. Parler au

vide, parler pour prendre congé ou pour faire comme

s'il y a quelqu'un. Il y a quelqu'un.

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