Des sens au sens : littérature & morale de Molière à Voltaire

«Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d'y prendre une forme
constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous-mêmes et nul ne peut s'assurer
qu'il aimera demain ce qu'il aime aujourd'hui (...) C'est une suite naturelle du pouvoir
des sensations sur (nos) sentiments internes» (J.J. Rousseau, Rêveries du promeneur
solitaire , 9). Cet aveu rousseauiste fait en décembre 1777, indexe la résignation de la culture
classique devant l'impureté congénitale de l'humaine condition.
Quand, en 1670, Mme de Lafayette impose à sa Princesse de Clèves, jalouse, de se poser
la question : «Que veux-je ?», essentielle au sens qu'elle risque de trahir, cette dernière
décide, malgré le sacrifice que son geste implique, de renoncer immédiatement à
Nemours : la réinscription du sens dans son histoire s'effectue par le renoncement aux
sens, si ce mot peut se prendre pour un équivalent du désir amoureux dont la princesse, à
son grand étonnement (Marivaux recourra au terme de «surprise») a fait une expérience
bouleversante et troublante. Ce schéma narratif symbolise le classicisme dans toute sa
force. Il n'en ira plus de même au XVIIIe siècle.
C'est ce que les études rassemblées ici montrent, chacune à sa manière et dans les
domaines variés de la prose fictionnelle, narrative ou dramatique (la comédie, le roman,
le conte et les mémoires) et de la prose d'idée, théorique ou polémique (les essais philosophiques,
la critique littéraire ou la réflexion esthétique). S'appuyant sur le Misanthrope
de Molière (1666), les Illustres Françaises de Robert Challe (1713), les Campagnes philosophiques
de l'abbé Prévost (1741), la Vie de Marianne de Marivaux (1734-1737), les
Mémoires du Cardinal de Bernis (1715-1794), les Contes moraux de Marmontel (1750-1793),
sur l'oeuvre de Voltaire, et surtout ses Contes (1734-1778), ses Lettres philosophiques
(1734) et son Dictionnaire philosophique (1764-1769), sur les oeuvres critiques de Pierre-Valentin
Faydit (1700), de Lenglet du Fresnoy (1734), d'Aubert de la Chesney des Bois
(1743), de Jacquin (1755), de Jean Charpentier (1751) entre autres et enfin sur la Lettre
sur les sourds et muets , le Discours sur la poésie dramatique (le Salon de 1767 et le Rêve de
d'Alembert (1769)), la Satire première (1773-1778) de Diderot, l'ouvrage parcourt de
nombreux territoires culturels, entre 1660 et 1778 (de Molière à Voltaire).
Il constate la modification profonde qu'instaurent les oeuvres de fiction et de réflexion
dans la conscience esthétique et morale de leur temps qui tente de mettre fin à l'idéalisme
antérieur, source de beautés et de grandeurs impressionnantes certes, mais de plus en plus
perçu comme un donquichottisme vaniteux ou un académisme stérile. Les sens ne seront
plus écartés de l'affirmation du sens. La volonté sortira affaiblie de ce devenir impur de
la morale. La volonté ne définissant plus l'idéal humain, le sens devient instable et fragile.
S'entame ainsi, sourdement, une marche qui, malgré les efforts du déisme (voltairien
ou rousseauiste), se poursuit actuellement dans notre modernité occidentale, perplexe
devant la disparition de la référence divine, ancienne garante du sens et légitimation
transcendante de la volonté.