Ne nous la faites pas à l'oseille

«La France est morte ? Vive la France. La France vient
encore de mourir en Touraine : une maison ferme à jamais
ses persiennes, comme tant d'autres, dans ces campagnes
qui font entendre partout le même claquement funèbre : les
vieux s'enfouissent dans la terre, les jeunes, quand il y en a,
s'en vont quelques années de reste, traîner des noms fanés
sur le bitume.
Mais ce n'est qu'une France qui vient de mourir, il y en a
plusieurs, il y en a qui naissent, étranges et terribles. Dans
le siècle : une France comme un Far-West brut, pleine
d'étrangers inquiétants, de mines de fer, d'autos et d'avions,
avec des millions de Nègres et un avenir de Byzance battue
et fortifiée par la barbarie - hors du siècle : une poésie
française qui éclate dans la peinture, qui gronde inentendue
depuis cinquante ans, dans plusieurs livres téméraires,
merveilleux, austères.
Et par là-dessus, il y a une France éternelle, qui a été et qui
sera, comme une amoureuse qu'on n'oublie pas, même si,
éventrée, crevée par une invasion, elle expire son âme personnelle,
mais nous ne la connaissons pas, et personne n'a
le droit d'en appeler parmi nous, que nous soyons vivants
ou morts, car si depuis toujours sa figure fut tracée tout
entière d'un trait foudroyant, nous ne sommes qu'un des
imperceptibles siècles dont elle est issue, et seules les
étoiles contemplent cette figure dans la touchante corbeille
des visages humains.»
R.G.