Victoire, les saveurs et les mots : récit

Victoire ne savait nommer ses plats et ne semblait pas s'en soucier. Elle
était enfermée le plus clair de ses jours dans le temple de sa cuisine, petite
case qui s'élevait à l'arrière de la maison, un peu en retrait de la case à eau.
Sans parler, tête baissée, absorbée devant son potajé tel l'écrivain devant
son ordinateur. Elle ne laissait à personne le soin de hacher un cive ou de
presser un citron comme si, en cuisine, aucune tâche n'était humble si on
vise à la perfection du plat. Elle goûtait fréquemment, mais, une fois la
composition terminée, ne touchait pas.
Cuisinière au savoir-faire inoubliable, Victoire Élodie Quidal travaille au
service d'Anne-Marie et Boniface Walberg, à La Pointe. Sa virtuosité et
son excellence sont recherchées par la bonne société guadeloupéenne
qui la réclame dans ses cuisines... Victoire, qui n'a pas été épargnée par le
destin, connaîtra-t-elle enfin son heure de gloire ? C'est avec une affection
toute particulière que Maryse Condé brosse le portrait attachant de cette
femme qui fut aussi sa grand-mère.