Oeuvres complètes. Vol. 5. Ecrits de New York et de Londres. Vol. 2. L'enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain (1943)

L'Enracinement est certainement un écrit politique en raison du contexte
dans et pour lequel il a été rédigé en 1943, à Londres, dans le cadre des
services de la France libre. Il propose des réponses aux questions soulevées
par la conduite de la résistance, de la guerre et de la future reconstruction
politique de la France. À ce seul titre, toutefois, l'essai n'aurait qu'une
signification historique. Or, loin que L'Enracinement ne soit plus qu'un écrit
politique daté, il participe encore d'une interrogation contemporaine sur
les sociétés démocratiques. Le platonisme de Simone Weil et la volonté de
placer une «imprégnation spirituelle» authentique au coeur de la société
questionnent la démocratie : comment lui rendre le souci des «besoins de
l'âme» sans la détruire ? Comment fonder la vie sociale sur quelque chose
de plus absolu, de plus inconditionnel que le droit ? Ce quelque chose, c'est
l'«obligation», celle de satisfaire tous les «besoins de l'âme» sur le modèle
dont on satisfait les besoins vitaux du corps.
Simone Weil reprend de façon critique le travail de réflexion qui a dominé
les préoccupations des hommes de 1789. Ils ont mis le droit au principe de
la Révolution, croyant être en mesure de poser en même temps des principes
absolus. Démarche conceptuellement contradictoire qui est «pour beaucoup
dans la confusion politique et sociale actuelle» selon Simone Weil. Il faudrait,
par conséquent, poser les principes d'institutions nouvelles qui se situeraient
au-dessus - sans prendre leur place - de celles qui protègent les valeurs
traditionnelles de la République, le droit, les personnes et les libertés.
Qui dira encore que L'Enracinement est une oeuvre «réactionnaire» ou
«antimoderne» ?
R. C.