Un jour je mangerai du pain blanc... et je chasserai le cochon

Il s'assit sur un carré de mousse tendre, adossé à une
souche, et sortit de sa musette un petit paquet enveloppé d'une
vieille étamine. Dépliant le tissu, il en sortit deux grosses
tranches épaisses et poisseuses de pain noir, le moins cher,
celui des pauvres, un pain de seigle et de son, fourré de
confiture de mûres. À base d'une farine de qualité inférieure, il
contenait parfois quelque brin de barbe de seigle qui agressait
la gorge et forçait la toux. Il regarda son domaine tout en
déglutissant avec difficulté. Ce pain noir collait aux dents et au
palais. Ça mettra le temps qu'il faudra mais un jour je mangerai
du pain blanc et je chasserai le cochon.
Ce double serment qu'il se fait à lui-même va déterminer toute
la vie de Félicien. Enfant pauvre, belge par son père, français par
sa mère, il n'aura de cesse toute sa vie de se sortir de la misère, de
cultiver son propre blé et de devenir chasseur. Et tant pis si cette
quête passe aussi par la contrebande et le braconnage. Nécessité
fait loi. Mais au-delà de ce destin personnel c'est tout un monde
paysan en pleine mutation que l'on voit défiler de 1914 à 1938,
une époque où l'homme savait encore vivre en équilibre avec la
nature et où la survie de chacun passait par la solidarité de tous.