Mektoub : journal 1914-1918

18 octobre 1914.
[...] Je suis ici pour 2 jours et 2 nuits encore. Dieu veuille
que je m'en tire et me donne le courage de résister à ces
émotions. Je deviendrai fou, je n'entrevois même pas la
fin de cette tuerie.
Aux moments critiques, moi si peu croyant, je ressens
le besoin de me confier à quelqu'un et ne pouvant le faire
à celle que j'aime, je me recueille en me confiant à Dieu.
Je me jure de ne tirer que pour défendre ma vie. Ma
femme et mes enfants souffriraient trop de ma disparition.
Une imprudence abrégerait mes souffrances mais
emporterait aussi le bonheur. Il faut que je vive ! Soit ! Et
puisque Dieu a bien voulu éloigner de moi les balles et
la maladie, comme il a aussi éloigné des miens la misère
que je craignais tant, je le supplie de ne pas me laisser
mourir de chagrin. [...]
Après plus de 40 ans, la lecture de ces pages me semble d'un autre
témoin que moi de cette longue misère. Je ne puis penser que j'étais
capable à cette époque de vivre cette vie, et cependant c'est l'expression
de la vérité. Copie presque textuelle de carnets devenus parfois difficile
à déchiffrer pour avoir traîné dans mon sac ou dans ma cantine,
à l'encre, au crayon, carnets en couvert de toile cirée. Mon idée étant
de faire une belle copie avec des sous-titres et de faire relier ces pages ;
arriverai-je à le faire ?
L. Le Rudulier, 1958.