Eté 43

Le cataclysme de la Grande Guerre et les bouleversements de la
crise de 1930 avaient poussé bien des familles à quitter leur campagne
et à se disperser dans les villages environnants. D'autres étaient partis à
la ville ou sur le continent en quête de travail et de modernité, suscitant
les rêves des uns et pour les autres la tranquille certitude d'avoir bien
fait de choisir de rester au pays.
1939, sur cette terre corse bénie des dieux, sous un soleil et dans
des paysages d'éternité, les travaux et les jours suivaient leur cours
antique. Angelo et Diana s'aimaient depuis toujours. N'était ce regard de
Diana posé sur l'horizon, Angelo aurait pu envisager l'avenir d'un regard
tranquille et Ors'Antò poursuivre avec Lisa le cours d'une vie paisible. La
rumeur du monde et les bruits de guerre ne s'inscrivaient qu'à la une des
journaux.
Puis brusquement l'Histoire s'était emballée, ébranlant le monde
et bouleversant la trame même des existences. Alors face à la patrie profanée,
les affaires individuelles passèrent à l'arrière-plan. De Chiuni à
Afa, des maquis de Petreto-Bicchisano à ceux des Martinis et d'Ajaccio,
bergers et paysans laissant derrière eux, troupeau, charrue, amours et
famille, à peu près pieds nus, en guenilles et tenaillés par la faim, prirent
les armes. Le feu qui embrasa le maquis en cet été 43 réveilla celui qui
couvait dans le coeur d'Angelo. Mais déjà il était trop tard et Diana avait
rejoint ses rêves, de l'autre côté du rivage, à Toulon qui connaît son premier
bombardement.
«Les dieux nous font payer très cher les biens qu'ils nous ont
donnés.» (Montaigne).