La déposition du pape hérétique : une origine du constitutionnalisme ?

La déposition du pape hérétique : une origine du constitutionnalisme ?

La déposition du pape hérétique : une origine du constitutionnalisme ?
Éditeur: Mare & Martin
20161169 pagesISBN 9782849341711
Format: BrochéLangue : Français

Tout paraît commencer avec la fameuse Distinction XL, canon 6, du Décret de Gratien

(vers 1140) : «Le pape n'est jugé par personne, sauf s'il dévie de la foi.» L'incise, en apparence

anodine, ouvrira, vers la fin du Moyen Âge, comme une brèche dans l'édifice doctrinal de la monarchie

pontificale. Et l'histoire du «pape hérétique», à première vue circonscrite, autorisera une investigation

théorique au long cours et de grande ampleur sur le statut constitutionnel des exceptions. Une

aventure qui a quelque chose à voir avec la réversibilité et le renversement, mouvements essentiels

en théologie comme dans l'histoire des idées.

Les réflexions et les pratiques relatives au «pouvoir descendant» dans l'Église, régulièrement

réduites à quelques stéréotypes, sont pourtant connues pour avoir rayonné jusque dans les sphères

séculières, où les monarques trouvèrent à leur goût tant les sandales de l'empereur que les mules du

pape. Le style «musclé» d'une domination pontificale sans grand partage, d'inspiration grégorienne,

s'appuyait, autant que sur diverses interprétations des Écritures, sur la digestion progressive, par

l'Église elle-même, d'un modèle romano-canonique du pouvoir hérité de l'Empire romain et refaçonné

par la théologie chrétienne. Sous le «pontificalisme» qui favorisa sans doute l'édification des

absolutismes monarchiques a pourtant toujours oeuvré, parfois en sourdine, une autre conception

du pouvoir. D'une remarquable sophistication juridique et casuistique, elle encouragea, au sein des

différentes communautés ecclésiastiques (des plus modestes ordres réguliers jusqu'à la puissante

Église de Rome), une approche participative visant à instituer un pouvoir encadré hic et nunc. Sans

être à proprement parler modernes (comment auraient-ils pu l'être et que pourrait bien signifier une

telle revendication ?), de nombreux discours, en particulier entre le XII<sup>e</sup> et le XVI<sup>e</sup> siècle, repensèrent les

métaphores du corps mystique de l'Église et de l'État, à partir d'une logique redéfinissant les places

respectives des différents acteurs de l'Église dans la gestion des affaires communes.

Au seuil de l'époque moderne, la crise majeure que représenta l'épisode, à la périodisation

discutée, du Grand Schisme (1378-1441), pendant laquelle la légitimité des pontifes fut fragilisée,

sera l'occasion d'une singulière «remise à plat» de l'ecclésiologie. S'inspirant lui aussi, encore

que différemment, des Écritures, de règles traditionnelles dans l'Église mais également d'anciennes

conceptions séculières du pouvoir, le conciliarisme (qu'il se rattache au courant de la réforme de

l'Église, à un curialisme de type oligarchique ou à l'idée d'une supériorité de l'assemblée sur le pape)

proposera alors une version tout à la fois classique et originale (à plus d'un titre) du gouvernement

des affaires humaines ainsi qu'un nouvel horizon de légitimité pour les princes. Ce mouvement de

pensée s'épanouira à travers des oeuvres qui, chez les néo-conciliaristes, au début du XVI<sup>e</sup> siècle,

en généraliseront les soubassements comme les implications : conflits d'interprétation autour

de la parole d'un Absent, fusion du corps mystique et des logiques corporatives au profit d'une

assemblée proclamée légitime parce que représentant l'Église tout entière, problématiques électives

et délibératives, droit de résistance aux ordres injustes, encadrement et limitation d'un pouvoir

monarchique qui mènera en effet à la déposition de quelques pontifes récalcitrants aux ordres de

l'Église... S'échafaudent alors certains «modèles ecclésio-politiques» du pouvoir, protéiformes,

intéressant tout autant la science politique que le droit constitutionnel.

Cette histoire, où s'entrelacent l'ancien et le moderne, est notamment celle de l'influence,

longtemps sous-estimée, de l'expérience ecclésiastique lato sensu sur les conceptions séculières

du pouvoir limité. Elle est également celle des multiples canaux par lesquels s'opéra un certain

glissement des structures de l'Église vers celles du siècle : c'est au dévoilement de cette facette,

méconnue en France, de la «fabrique du constitutionnalisme occidental», qu'espère ainsi contribuer

ce livre.

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