Lire. Chimères dans la bibliothèque

Lire, lorsqu'il fut enfant, avait été, pour l'auteur, comme un lien et un
lieu quasiment lunaires. Né dans un foyer pauvre, le livre , sacralisé
dans son absence même, deviendra l'univers qu'il fallait conquérir.
Plus tard, l'adolescent côtoya les grands créateurs du monde, qu'il
était possible de cueillir sur les branches du Livre de Poche, alors en
pleine expansion.
Aussi le livre devint-il autre chose qu'une courroie de transmission
: il fut un prêtre, un prince, un père. Éducateur et témoin de
sa liberté. Parfois une simple marchandise aliénante aux jours de
misère, lorsque les huissiers avaient fait main basse sur sa bibliothèque
de douze mille volumes. Un dieu lumineux, aimé avec
d'autant plus de violence qu'on l'avait humilié et abattu.
D'une cime l'autre, le livre fut pierre, silence, au temps de la
maladie : moins l'ennemi que l'étranger, celui qu'on interrogerait,
sur le mode d'Hölderlin : «pourquoi des poètes en temps détresse ?»
Il ne s'agit ni d'un essai, ni d'une pratique du lire, mais une
histoire personnelle. Lectures portées par un objet légendaire, le
fameux hexagone de la bibliothèque babélienne, chère à Borges.
Une aiguille a traversé les chairs, les a consolées et parfois abandonnées.
Le livre a été le père chu et le prince de lumières et de cendres.