C'est encore loin le bonheur?

Il a fallu lutter contre le non-dit. L'ignorance est un précipice sans fond. On en remonte rarement indemne. Toutes ces années, ne sachant pas exactement comment elle était morte, j'ai imaginé le retour de ma mère. En rentrant d'Amezrou, j'avais vu à la télé un film américain de série B où l'héroïne meurt dans un accident d'avion, pour réapparaître dans la vie de sa famille quelques années plus tard. Elle avait survécu miraculeusement (et incognito) à l'accident. Entre-temps, son mari avait refait sa vie. Elle arrivait comme ça, impeccable dans sa robe bleue des années cinquante, avec son petit col rond, ses gants et son chapeau, ses bas couture et ses escarpins bien cirés. Dans le jardin familial d'une maison apparemment californienne, ses enfants jouaient dans la piscine. Ils se précipitaient hors de l'eau : « Maman ! » Je ne sais rien de la suite du film. Je ne crois pas l'avoir regardée. Seule cette scène m'importait. Je me la repassais en boucle, le soir dans mon lit. L'enfance est une écharde dans le pied. Elle vous fait souffrir à chaque pas. Si elle remonte dans une veine jusqu'au coeur, elle vous tue. Que l'on ne me parle pas du paradis de l'enfance, qu'il soit vert, parfumé ou innocent. Et que ceux qui disent qu'il faut préserver l'enfant en soi aillent en enfer voir si j'y suis encore. Dès que j'ai pu me débarrasser de l'enfant en moi, je l'ai abandonné au bord de l'autoroute comme un chien au mois d'août. J'avais à peine cinq ans. Le récit débute «l'année du grand malheur», celle de la mort de la mère de la narratrice. Cette dernière avait cinq ans, et aucun adulte n'a alors répondu à sa lancinante question : « Quand est-ce qu'elle reviendra? » Aucun ne lui a dit qu'elle était morte. Ni son père, ni la marâtre qu'il épouse peu de temps après, ni aucun membre de sa très nombreuse famille. « Chez nous, la mort était un secret inavouable », affirme-t-elle. Tout en se souvenant de son enfance et de son adolescence, elle tente de démêler les fils enchevêtrés d'une identité multiple. Ses souvenirs alternent entre le Jardin des Pantes de Paris et les palmeraies du Maroc, entre les rues de Casablanca et celles de Paris.