Du soleil dans les yeux et le pas de l'âne comme un coeur qui bat

Certains rêves de liberté ne s'imaginent pas. Surtout là où le
béton s'impose et là où le goudron quadrille le paysage. Surtout
à notre époque où l'homme n'accorde de salut qu'aux divines
machines et au clinquant des décors citadins, faits de néons et de
paillettes, de dollars et d'artifices.
Je ne fuis donc pas une maison, mais une époque, avec ses
cafouillages technocratiques, ses éblouissements et ses vanités.
Car tenace est ma soif d'un bon bol d'air frais, de poésie et
d'humanité. Je ne rends pas la civilisation responsable de mon
désarroi, mais fustige ses excès, ses gâchis, sa pensée unique et
ses interdictions de rêver.
Aussi, vient le moment où l'on doit poser le sujet sur la table.
Mais comment amorcer le dialogue quand on habite depuis toujours la région parisienne et
que l'on n'a plus tout à fait vingt ans ? Comment va réagir l'entourage ? Un jour, à la faveur
d'un repas familial et au détour de quelques banalités politiques, vous vous lancez : «J'ai un
projet : traverser la France, à pied, avec un âne. D'abord les Alpes, puis la Provence, puis la
Camargue, puis le bord de mer, puis le pays Cathare et toute la chaîne Pyrénéenne.»
Alors là, vous entendez la cuillère qui retombe dans le plat du gratin, les claquements de
bouches qui s'arrêtent, le morceau de pain qui glisse dans le gosier du voisin... Et puis plus
rien, si ce n'est un silence, même chez les mouches, et des regards qui vous clouent sur
place tandis que vous, vous faites mine d'inspecter le fond de votre verre.
Insensé, bien sûr !
Jusqu'à ce jour inouï où le départ a vraiment lieu...