Critique, n° 781-782. Biographies, modes d'emploi

À la grande époque de la théorie littéraire, on méprisait l'écriture de la
vie. Celle-ci s'est bien vengée, et on peut avoir l'impression qu'il n'y en a
plus que pour elle, non seulement en littérature, mais aussi en histoire, en
philosophie et dans les sciences exactes : de Gide à Derrida, en passant
par Pierre Nora, qui n'a eu droit, ces dernières années, à sa, voire ses
biographies ? Le public demande des vies : les grandes collections de biographies
se portent bien. Les romanciers, eux aussi, racontent des vies,
la leur ou celle des autres : écrivains, musiciens, sportifs. Les intellectuels
les moins suspects de complaisance envers l'intime se laissent interviewer
ou glissent des souvenirs dans leurs essais.
Éternel retour du même ? Pas du tout. Car on ne narre plus les
existences comme avant. On croit moins à leur cohérence, à leur unité.
On conçoit mieux leurs zigzags et on tente de les suivre. Mais c'est plus
profondément que le genre, si c'en est encore un, a changé. À côté des
biographies d'hommes ou de femmes célèbres, on a vu apparaître celles
d'humbles et de sans-grade, et même des «biographies d'objets». Bien
des biographies relèvent du défi ou du tour de force, comme celles qui
concurrencent les Mémoires de leur auteur, Chateaubriand ou Malcolm X.
La biographie, enfin, a migré hors du livre, vers le biopic cinématographique
ou vers ces étranges performances d'art contemporain où des
artistes exposent leurs propres nécrologies écrites par eux-mêmes.
Ce numéro de Critique , dirigé par Antoine Compagnon et Philippe
Roger, enquête sur les formes variées de l'écriture contemporaine de la
vie en examinant quelques récits de vie récents, mais surtout en s'interrogeant
sur le destin des genres, littéraires ou non, qui traitent de la vie.