Quai des grumes

"Délicieusement bercé par le mouvement immobile de
l'Anita Conti amarré à quai, je relisais le manuscrit
que j'avais terminé durant la traversée. Cela faisait
une semaine qu'on était arrivé à La Rochelle et on
attendait là, dans le bassin flot du port de commerce
que la forme de radoub se libère pour y faire entrer le
bateau. J'en profitais pour corriger les fautes
d'orthographe qui se planquent toujours, comme des
petites miettes vicieuses, dans les recoins du texte.
Plus qu'un chapitre à relire, il était tard.
J'avais faim. J'allais descendre à terre
pour dîner à La Méduse, un petit restau
en face de la Sirène quand un cri au
dehors m'a saisi. Un cri puissant et
rauque lancé par une voix d'homme.
J'ai ouvert le hublot pour voir ce qui se
passait. La nuit était dense. Les quais
semblaient déserts. D'où venait ce cri ?
J'allais refermer quand j'aperçus là bas,
devant le pont tournant qui enjambe
l'écluse, un type qui courait à toute
allure. Il fonçait vers notre bateau. Il se
trouvait encore à une centaine de
mètres. Malgré la faible lumière de
l'éclairage de service, je vis que c'était
un noir de taille moyenne. En courant,
ses tennis clairs dessinaient des
moulinets dans l'air. Je ne distinguais
pas ses yeux, mais je sentais sa peur."