La sainte triade

«Mesdames et messieurs les représentants de la presse
étrangère accrédités chez nous ; chers frères, chères soeurs,
journalistes de la presse nationale ; je vous ai invités afin que
vous assistiez en direct au procès de Ali Boudoumi, ci-devant
représentant pour toute la région des plumes "Sergent-Major",
"La Comtoise", "Baignol et Farjon", puis des stylos à
plume, "le Pélican", libraire en déconfiture, ex-Hadj, apostat
et ivrogne invétéré aimant chausser les babouches de sa
femme à l'envers. Au terme de ce procès, l'accusé fixera lui-même
sa peine et l'exécutera sans contrainte, conformément
à la loi du genre que ses maîtres spirituels ont édictée.
D'ailleurs, cette loi est en harmonie profonde avec le vieil
adage de chez nous qui dispose que "celui que sa propre
main frappe ne souffre pas".
Mesdames et messieurs, j'ai décidé de tenir mes assises
aujourd'hui parce que le temps m'est compté et que je veux
rester, malgré tout, maître de ma vie jusqu'au bout. Je vais
donc aller droit au but. Voici.»
Des cimetières privatisés et des cadavres privés de sépulture
pour cause de spéculation immobilière ( Les concessions
perpétuelles ) ; un libraire agnostique en butte aux
harcèlements des religieux de son quartier ( Le libraire ) ;
un amateur d'art, confondu avec un redoutable opposant
politique clandestin, arrêté et soumis à la question
( Monsieur A. )... Dans ces trois courtes pièces, dont l'unité
se noue à un autre niveau que celui de leur discours
immédiat, Messaoud Benyoucef convoque la farce et
l'absurde pour sommer le théâtre de traiter de l'inacceptable
: l'obstination tranquille de l'être humain à aliéner
son semblable.