Cahiers d'Asie centrale, n° 13-14. Gestion de l'indépendance et legs soviétique en Asie centrale

Dans chacun des États indépendants d'Asie centrale nés de la disparition
de l'Union soviétique en 1991, le nouveau discours officiel s'emploie, à
des degrés divers, à condamner le régime précédent. Pourtant, les tonitruantes
déclarations de changement et de renouveau, tout comme les discours sur
l'élaboration d'une voie nationale spécifique de développement, ne doivent pas faire
illusion. Si un certain nombre de réformes ont été engagées, la décennie et demie
maintenant écoulée est de toute évidence insuffisante pour "se défaire" du système
politico-économique qui a prévalu pendant plusieurs décennies et ce, quelle que soit
la volonté de réformes, affichée ou réelle, des chefs d'État et de leur gouvernement.
Dans les milieux journalistiques occidentaux également, l'Asie centrale est présentée
comme un espace "nouveau" marqué par sa proximité avec des zones sensibles
(Afghanistan, Nord du Pakistan), ses routes de la drogue et des armes, et qui
serait soumis à une possible déstabilisation islamiste. On ne peut cependant que
regretter cette vision médiatique, trop rapide et sans recul historique. L'Asie centrale
contemporaine est avant tout un espace culturel héritant d'un passé colonial
russo-soviétique de plus d'un siècle et demi. L'idée d'un renouveau, tant politique,
religieux que national relève alors bien souvent d'une illusion d'optique due à
l'ombre dans laquelle l'Asie centrale se trouvait auparavant : l'indépendance de
1991, bien que présentée sur place comme une nouvelle naissance, est en réalité tout
autant un aboutissement qu'un commencement.
Le présent volume souhaite inviter au débat sur la question de la continuité, un
thème trop peu abordé mais fondamental pour comprendre l'Asie centrale contemporaine
et échapper aux nombreux clichés la concernant. Il ne fait pourtant pas de
celle-ci un postulat, ne nie pas les réformes engagées ni les évolutions rapides qui
ont pu apparaître en seulement quelques années. Il ne remet pas non plus en
cause, bien au contraire, la violence du choc que fut la fin de l'Union et le sentiment
répandu, chez les premiers intéressés, d'une réelle rupture. Ce numéro
se donne en fait un double objectif : à destination du "grand public", mettre en
lumière des aspects soviétiques trop rapidement oubliés et pourtant incontournables
pour comprendre l'actualité de ces pays, en particulier leur durcissement
autoritaire. Au sein du milieu scientifique, rappeler qu'il est aujourd'hui difficile
de mener une recherche sur l'Asie centrale sans connaissance ou tout au
moins conscience de ce que fut l'expérience russo-soviétique, sous peine de se
laisser aller au mirage de la "renaissance".