Aubes mordorées

De la terre montait, très fugace encore, cette fragrance hivernale,
suave et indéfinissable, savant mélange de ferments
enjôleurs de fougères, de feuilles, d'humus et de tourbe.
Il m'était apparu un peu par hasard, ce lieu en tout point magique
et secret, au détour d'un chemin vicinal. Me renvoyant à ces paysages
féeriques dont l'attrait, hermétique à la plupart, me paraissait
sublimé par quelques détails suspicieux.
Le royaume de la mordorée, la Dame au long bec !
Un gong cuivré d'une pâle lueur, encore bas dans l'éther, paraissait
irrésistiblement vouloir percer des cieux émérites.
Nez haut, stop bien prononcé, foulées princières, Black cherchait
l'émanation dans le chaos.
Immobile ou le paraissant, dans un décor laiteux d'une féerie insolente,
la rivière en contrebas se lovait nonchalante, frôlant d'une
caresse invisible les branches basses, qui s'inclinaient pourtant.
Le petit matin silencieux, transparent, m'appartenait. De cette
transparence qui traduit l'adieu du jour. À ce moment-là, je savais
mon bonheur de m'approprier égoïstement la simplicité de l'aube.
Qu'y avait-il de plus merveilleux qu'un lever du jour ?
Après le succès d'estime de La chasse au début du siècle par les Cartes
Postales Anciennes, prix François Sommer 2000, suivi de La gibecière
de mon grand-père en 2002, Noël Dijoux poursuit sa quête passionnée
à travers les paysages limousins, authentiques et tourmentés.
Loin de privilégier le tableau, anecdotique et illusoire, de quelques
plumes mordorées en habits d'automne, l'auteur nous conte ses émotions
plus que ses chasses, ces aubes féeriques, brumeuses et floues, évanescentes,
ces paysages de fougères, de bouleaux et de trembles riches à
son coeur, dont il sait les secrets, impénétrables sauf pour lui-même.
C'est avec un bonheur rare que chacun s'appropriera un peu du
Royaume de la mordorée.