Les visages et les corps

«Le Louvre, pour moi, c'est quoi, au fait ? C'est la nuit noire,
au bout du pont des Arts, puis la lumière de l'aube, c'est le
matin pour aller au lycée, un autobus, c'est ma découverte du
théâtre, un pont, des arcades, passer le matin sous l'Institut
quand il fait encore nuit. [...] C'est dans ces mêmes jours, ou
pas loin, le lycée sombre où mes jambes et mes genoux tremblent
parce qu'on me demande soudain de faire ce que j'ai toujours
désiré : monter sur un plateau. Ce sont les yeux brillants
d'Osiris dans son passage souterrain [...], c'est l'art pompier,
celui que mon père appelle ainsi avec mépris, et dont je n'ose
pas dire que je l'aime plutôt bien, c'est le sommeil d'Endymion
et l'enterrement d'Atala, toutes ces chairs blanches qui me
tentent si violemment, [...]. C'est la solitude de l'adolescence
- celle qui ne m'a pas quitté et qui est aujourd'hui encore
le moteur le plus sûr qui me met au travail, la force qui me
fait échafauder des projets -, c'est son cortège de désirs et
d'avidité, de tendresse et de manque, des images, oui, dont je
me dis alors naïvement que je veux les refaire, ces visages que
je n'ose pas regarder et dont je ne sais pas encore que je saurai
un jour les faire travailler, les faire se modifier de l'intérieur.
Et d'ailleurs, qu'est-ce que je sais faire ? Des images justement,
il paraît, et pourtant je les critique aujourd'hui.»
Patrice Chéreau