Nouveau recueil (Le), n° 82. Ecritures de la pensée

Et si l'on ne pensait que par spasmes, intermittences, brefs éclairs, essentielle discontinuité ? C'est le philosophe
Walter Benjamin qui, dans les Origines du drame baroque allemand , indique ce qu'est pour lui penser,
une forme de tâtonnement et de danse cent fois brisée et cent fois reprise autour de l'objet :
«Inlassablement la pensée prend de nouveaux départs et revient laborieusement sur la chose même.
Cette façon de sans cesse reprendre haleine est la forme d'existence la plus proche de la contemplation. Car
tandis qu'en considérant un seul et même objet, elle suit les différentes strates de sens, ces recommencements
lui donnent une impulsion sans cesse renouvelée et justifient les intermittences de son rythme.»
On est ici en deçà de l'activité conceptuelle, laquelle résorbe tous ces micro-mouvements, unifie singularités
et dissonances dans la belle ordonnance d'un chiffre ou d'une forme. Et si Benjamin disait, dans sa
langue philosophique inimitable, ce à quoi oeuvrent, sur un mode à chaque fois singulier, ceux qui tentent
de capter ce point labile où la pensée se fait chair - chair d'encre ? -, ce point ténu où quelque chose
advient : mouvement de la main qui trace, dérive, tressaillement ? et bien sûr le mouvement se dérobe au
sismographe, mais une empreinte reste, et c'est parfois comme un accroc de pensée dans le langage, ou un
accroc de langue dans le langage lui-même.