Annemarie Schwarzenbach : la quête du réel

Annemarie Schwarzenbach se disait marquée par «la malédiction
de la fuite». Soucieuse de prendre ses distances avec un milieu
familial oppressant - la grande bourgeoisie zurichoise -, elle
illustre aussi le «déracinement historique» de toute une génération
après l'effondrement des valeurs causé par la Première
Guerre mondiale.
Journaliste et photographe, elle sillonne l'Europe des années 30,
observant avec effroi la montée des périls, en Espagne, à Moscou,
en France, en Allemagne où grossit le «nuage noir» du nazisme.
Aux États-Unis, en proie à la Grande Dépression, ses reportages
dénoncent l'injustice sociale. L'Amérique peut-elle être un modèle
pour l'Europe ? Elle en doute. Les articles qu'elle publie dans la
presse suisse, les lettres qu'elle adresse à ses amis (dont Klaus
Mann), traduits pour la première fois en français, témoignent
d'une conscience exigeante et douloureuse.
En Afrique, en Asie, Annemarie Schwarzenbach poursuit une
quête intime de sens, de vérité. C'est en Orient, pour elle, que
«bat le coeur du monde». Ses voyages au Congo, en Turquie,
en Perse, en Irak, en Afghanistan avec Ella Maillart sont comme
un retour aux origines - origines de l'Europe, innocence originelle
d'une humanité qu'elle voit ailleurs emportée par un soi-disant
progrès qui se révèle trop souvent facteur d'abaissement. Sous
ces cieux-là, en de rares instants de plénitude, cette mélancolique
invétérée communie avec la «joyeuse sérénité de la terre».
Dominique Laure Miermont et Nicole Le Bris proposent la
première réflexion approfondie sur l'itinéraire intellectuel et
moral de cette femme attachante qui n'aura eu que trente-quatre
ans pour «promener sur cette terre son beau visage d'ange
inconsolable», selon la jolie formule de Roger Martin du Gard.