Traversée : poèmes 1994-2003

Proust nous plaignait de laisser obscurs tant de moments de nos
existences comme des clichés non développés si nous négligions de les
plonger dans le bain révélateur de l'art. Les poèmes de Catherine Fuchs
nous laissent au contraire l'impression d'une vie aux instants pleinement
«révélés», éclatants des couleurs d'un bouquet, d'un repas entre amis, du
«rouge silence» d'un village algérien. Ces couleurs, l'art les «fixe» sans
doute, mais elles doivent d'abord leur éclat au coeur qui se donne sans
réserve à chaque rencontre, heureuse ou cruelle, malgré la hâte ambiante,
le poids de l'expérience, le premier cheveu blanc qu'on arrache avant de
se remettre à courir. L'éblouissante découverte de l'autre perdra peut-être
de ses rayons au fil des jours, l'absence succédera à la présence ; pourtant,
«il faudrait aimer l'absence / comme une promesse».
On reste ici résolument dans le temps de la vie, gratifiante et imparfaite.
La poésie de Catherine Fuchs n'entend pas racheter cette imperfection
dans le «temps retrouvé» de l'oeuvre, mais nous refaire un coeur de
nouveau prêt à dire oui à cette vie «si courte / qu'elle en appelle une
autre».
Jean-Pierre Lemaire