Qui nous délivrera de Louis XIV ? : traité d'égotisme selon Stendhal

Stendhal est aujourd'hui reconnu comme l'un des
plus grands romanciers français, mais l'homme d'idées
et d'action reste, dans son pays, méconnu et suspect.
C'est cet observateur implacable des moeurs de son temps,
des lendemains de 1789, puis de Waterloo, cet esprit
éminemment révolutionnaire, au sens le plus noble, que
l'éditeur a voulu faire mieux connaître à travers cette
anthologie-manifeste. Cette voix libre, amie de l'imprudence,
est un remède au lugubre assommoir du «politiquement
correct» qui paralyse notre civilisation.
Qui nous délivrera de Louis XIV ? Voilà la grande
question qui renferme le sort de la littérature française à venir.
Les gens de lettres actuels se sont fait un point de doctrine de soutenir
le genre à la Louis XIV, et l'Académie française est devenue
plus intolérante et presque aussi absurde que la Sorbonne.
Je propose au public d'adopter le verbe poffer (du mot anglais
puff ), qui veut dire vanter à toute outrance, prôner dans les
journaux avec effronterie. Ce mot manque à la langue, quoique la
chose se voie tous les jours dans les colonnes des journaux à la mode,
auxquels on paie le puff en raison du nombre de leurs abonnés.
Un des caractères du siècle de la Révolution (1789-1832),
c'est qu'il n'y ait point de grand succès sans un certain degré
d'impudeur et même de charlatanisme décidé.
Il me semble qu'il faut du courage à l'écrivain presque autant
qu'au guerrier ; l'un ne doit pas plus songer aux journalistes que
l'autre à l'hôpital.
Toute idée de politique dans un ouvrage de littérature... est un
coup de pistolet au milieu d'un concert.