Les idées de Céline

«Des idéâs, moi ?»
Céline se gausse. On lui prête des opinions
(comme à une femme !), à lui, l'homme de lettres,
l'inventeur d'un style parlé, émotif. Quelques
années plus tard, passées les tourmentes de
l'après-guerre, une certaine intelligentsia tente à
son tour d'exorciser les flots de haine par l'image
du vieillard victime de l'Histoire, ressassant son
désenchantement, ses obsessions. Mais le violent
antisémitisme célinien ne fut-il vraiment que
folie passagère, accès d'ébriété mentale (Jacques
Deval) ? Fut-il, comme on l'a dit, fruit de la vénalité
(Sartre), simple effet de l'expérience vécue ou
symptôme d'une configuration psychique propre à
l'individu Céline ?
Une longue enquête fondée sur des témoignages
variés, les archives de l' Herne et l'acquis des chercheurs
ont nourri ce livre. Le temps effaçant quelques
convenances et bien des interdits, les documents
se sont multipliés. Ils prouvent ce que certains
refusent de voir : l'antisémitisme violent et
le racisme biologique que Céline professe à partir
de 1937, à travers la guerre et l'Occupation, ne
sont pas nés d'un orage. Céline a gagné un large
public avec Bagatelles pour un massacre et il en a
retrouvé un lorsqu'il a réabordé «le sujet» avec
D'un château l'autre.
Ignorer la doctrine qui a conduit l'auteur des
Beaux draps à prendre des positions - privées et
publiques - extrêmes pendant et dans la Collaboration
parisienne, c'est méconnaître l'écrivain,
mal connaître son oeuvre et une époque problématique
de notre histoire. Il importe de s'interroger
sur le rôle que joue cette idéologie (qui passe
tour à tour pour «communiste», «anarchiste»,
«fasciste») dans la production littéraire d'un
écrivain considéré comme majeur dans le siècle.
Après avoir lu le livre de Philippe Alméras, sera-t-il
encore possible d'approcher les écrits de Céline
de la même façon ou de dissocier, sans investigation
préalable, le créateur de l'agitateur politique
?