Ethique de la différence sexuelle

L'homme et la femme demeurent plus étrangers l'un à l'autre que ne le
sont à chacun l'animal, la plante, la pierre, l'univers, les dieux. Cet irréductible
de l'un à l'autre s'oublie sans cesse et s'organise en mondes bâtis dans la
méconnaissance. Le langage, les échanges en général fonctionnent comme si
ces deux moitiés du monde se connaissaient, se parlaient, se partageaient. A
peine se font-elles signe de chaque côté d'un miroir qui n'appartient ni à l'une
ni à l'autre, d'un abîme infernal ou céleste, d'une proximité que plus rien ne
signifie. A moins qu'elles ne se détournent délibérément l'une de l'autre, ou
ne tentent de se détruire dans le vertige de quelque renversement dialectique.
Ni la femme ni l'homme n'ont construit un territoire qui leur permette
d'habiter et cohabiter leur corps, leur chair, de s'étreindre, s'aimer, créer
ensemble. Mais la constitution d'une éthique sexuée est toujours reportée à
plus tard. Elle emprunte d'étranges détours. S'arrête à l'écologie animale,
considère le sexe des végétaux, analyse le comportement de nos cellules,
s'efforce de connaître toutes expèces ou genres de mêmes et d'autres selon la
taille, la forme, la couleur, la quantité, le nombre... Tout, sauf ce si proche de
nous que nous ne le percevons pas et que, le touchant, nous n'abordons souvent
qu'à notre nuit. Tant nous fait défaut ce qui dit nos puissances sensibles,
leur architecture, leurs abords, leurs seuils, leurs passages du plus intime au
plus lointain, en nous, entre nous.
La différence sexuelle comme enjeu théorique et pratique est encore abandonnée
aux sciences et techniques «secondes» : médecines, arts, modes.
Restaurations, reproductions, voiles, masques d'un original qui reste dans
l'ombre, et qui vaut d'être interrogé avant d'être imputé à Dieu, ou quelque
Autre qui nous fait loi.
Qui suis-je ? Qui es-tu ? En quoi consiste l'insurmontable de notre différence
? Quelles sont nos conditions de possibilité de vie, de beauté, de raison
commune ? Ces questions s'imposent à notre époque. Mais elles suscitent les
polémiques et les refus de qui se veut, se croit, ou s'ignore monopole d'une
«philosophie première» - Vérité.
Luce Irigaray.