Philosophie, n° 143

Ce numéro s'ouvre sur la traduction, par Jean-Baptiste Foumier, de « Concepts propres et impropres » (1927), où Carnap établit une distinction entre deux modes d'introduction de concepts dans le champ de la connaissance : par définition implicite dans un système d'axiomes, et par définition explicite dans un système de constitution. Publié avant la parution de La Construction logique du monde (1928), mais après que Carnap en avait achevé la rédaction en 1924-1925, cet article présente le principe d'une théorie de la constitution tout en la situant dans un projet épistémologique plus large, dont elle ne serait qu'un aspect.
Dans « Qu'est-ce qu'une "constitution... sans lois" ? Réflexions sur Le Politique de Platon », Bernard Barsotti analyse ce que nous dit Platon, dans Le Politique , de la manière dont l'Idée du Juste (la science du politique) contient la constitution, la loi fondamentale formulaire accompagnée de lois positives : la politeia est-elle le produit d'une mimesis approximative, contingente, laissant les lois livrées à la contingence historique de la cité, ou est-elle immanente à l'Idée, déduite d'elle en toute nécessité ? En contradiction avec l'exemplarisme platonicien standard, le texte oblige à ouvrir la voie d'une production déductive de la constitution à partir de l'Idée.
Dans « Husserl et le réalisme critique », Vincent Gérard prend pour objet d'analyse la fondation du réalisme critique mise en oeuvre par Eduard von Hartmann, sa diffusion auprès des représentants de la physique nouvelle (Max Planck et Heinrich Hertz) et sa critique par Husserl au paragraphe 52 des Idées directrices . Il montre que ce réalisme ne se réduit pas à une théorie des images, fût-elle amendée en théorie du signe comme chez Helmholtz ; et, en cernant le point de vue depuis lequel s'exerce la critique husserlienne, il précise en miroir le sens de l'idéalisme transcendantal qui caractérise à partir de 1908 la théorie husserlienne de la connaissance.
Avec Histoire et Salut , Karl Löwith a durablement imposé l'idée que la pensée de Marx n'était qu'un christianisme sécularisé, qui n'aurait fait que reprendre le schéma providentialiste de la théologie de l'histoire. Dans « Communisme et christianisme. Un problème du marxisme », Jean Vioulac constate que le marxisme a d'emblée revendiqué (avec Engels et
Kautsky) sa proximité avec le christianisme primitif, en lequel il a reconnu une manifestation, certes mystifiée, d'une vérité essentielle au genre humain. Mais loin d'être une faiblesse, la présence de schèmes judéo-chrétiens chez Marx est ce qui lui permet de penser l'histoire en sa finitude et d'envisager l'Événement révolutionnaire de son dépassement : seuls le messianisme et l'eschatologie permettent de sortir du providentialisme et de la téléologie propres à la métaphysique de l'histoire.