Le bouclier d'Eros : une tragédie de l'ennui

Resserrant mon noeud de cravate d'un geste machinal, je levai les yeux au
ciel comme pour demander grâce à tous ceux qui le peuplent depuis la
nuit des temps et croisai le regard d'Eva en rabaissant la tête. Naguère
pleins d'idéaux, nous n'admettions pas d'être devenus les objets d'amusement
du commun des mortels. Nous voulions à nouveau sur le monde déployer nos
ailes de géants.
«Eva, à moins d'être complètement insensible ; à moins d'être indifférent au
monde et de n'avoir pour lui aucune curiosité, la vie est grave et sans espoir. Et
si la vie nous apparaît aussi vide, aussi désespérément vide, corsetée par les
conventions sociales, croulant sous le poids des usages à connaître, c'est que
jamais, pour la plupart, nous n'aurons le courage d'accéder au désespoir, à ses
trésors cachés et à ses privilèges. Il figure encore trop peu parmi nous de princes
des solitudes capables de traverser en chantant le miroir des mensonges. Ne rien
exclure, Eva, c'est cela aller au bout de sa propre vie.»
Tandis que je lui parlais, ses yeux étaient devenus brillants.
J'étais intimement convaincu que j'allais enfin être un peu moins tourmenté et
un peu plus heureux chaque jour, parce que chaque jour me rapprocherait de la
maturité, flétrissant davantage ma peau, trop lisse, de trentenaire. Chaque jour
qui passait m'accorderait un peu plus avec ce que mon âme logeait au fond d'elle-même,
et, en apaisant les dernières hésitations de la chair, en étouffant enfin les
tendances égoïstes du corps, me rendrait plus fiable, crédible et légitime, pour
porter les fardeaux et réaliser les projets que je revendiquais depuis que j'étais
tombé du berceau.
L'espérance serait violente et le chemin de la vie long et terriblement difficile.
Mais nous allions le parcourir ensemble.