
Quelques années après la révolution, Evgueni Zamiatine, auteur reconnu et familier des milieux d'avant-garde, écrit Nous , un roman d'anticipation. Traduit à l'étranger et circulant sous le manteau dans son pays, il ne sera jamais édité en russe du vivant de Zamiatine. Pire, cet « infect pamphlet contre le socialisme » sera la principale pièce à conviction de sa mise à l'écart, de sa « mort littéraire ».
Nous se présente comme le journal tenu par D-503, le constructeur de l'Intégrale, un vaisseau spatial dont la mission est de convertir les civilisations extraterrestres au « bienheureux joug de la raison », au « bonheur mathématiquement infaillible » que l'État Unitaire prétend avoir découvert. Six siècles après notre époque, le monde civilisé s'est en effet organisé en un « État Unitaire » sous la férule d'un « Bienfaiteur ». Les hommes - des « Numéros » - habitent une cité de verre où tout est régulé, particulièrement l'activité sexuelle, et ils paient de leur vie le moindre écart à cet ordre établi contre lequel, malgré tout, une poignée de dissidents va s'insurger.
En 1920, quand Zamiatine écrit Nous , la fièvre révolutionnaire est retombée, l'élan déjà s'est brisé, confisqué par d'« aimables fonctionnaires ».
Anti-utopie prophétique qui anticipe toutes les glaciations du XX<sup>e</sup> siècle. Nous se lit comme un long poème sur le retour nécessaire des révolutions. Cette nouvelle traduction vise à faire entendre, dans les mots, cet appel tragique : on a toujours raison de se révolter.