Le bateau a une avarie : récit

Le téléphone sonne. Il est 22 heures. C'est ma mère, qui
séjourne depuis quelques mois dans une maison de retraite
pour personnes «désorientées» où tout devrait dormir à
cette heure tardive. Mais il n'y a pas d'heure pour les démons
qui la tourmentent.
- Le bateau a eu une avarie. Je suis coincée à La Rochelle.
Viens me chercher.
- Quel bateau ? (Silence). Tu es où ? Qu'est-ce que tu vois
pendant que tu me parles ?
- Eh bien, mes meubles, mon studio.
- Donc tu n'es pas à La Rochelle.
- Mais si. (Long silence). Ils ont mis la résidence sur un
radeau.
Après, quand le téléphone sonnait à une heure indue, nous
nous disions, mon mari et moi : «Ah, le bateau a encore eu
une avarie.»
Puis le téléphone s'est tu. Ma mère ne savait plus s'en
servir.
Puis ma mère est décédée.
Il m'a ensuite fallu sept ans pour me décider à écrire ce
livre, et encore deux ans pour le mener à terme. Mais il était
essentiel que je le fasse. Pour enfin pouvoir tourner la page
de cette incroyable aventure. Pour en témoigner auprès de
ceux qui peut-être un jour...