De Prométhée à Faust : la technique en ses mythes

Où va notre monde ? Où va l'homme ? Que
veut-il ? Que croit-il de lui ? Nourrit-il quelque espérance
qui ne soit pas que satisfaction de lui-même ? C'est
notamment à ces questions, redoutables quoique fort
anciennes, que cherche à répondre cet ouvrage sur le
vieux «mythe à deux têtes» Prométhée-Faust.
Tout l'effort de l'homme semble obtenir deux
effets : là il s'affirme comme seul responsable de son
destin, ici il reconnaît sa mort à travers celle de Dieu,
faisant ainsi et d'avance peu de cas de ce même destin...
L'homme peut-il légitimement prétendre être la
mesure de toute chose ? L'antiquité discernait en lui un
être d'une telle fragilité qu'il lui fallait un sauveur, ici
Prométhée le compatissant : le Feu dont il hérite au prix
de la liberté de qui le sauve lui permettra d'atteindre à
une sorte de toute-puissance ; alors peut venir la tentation
faustienne. Quant à la "modernité", elle se nourrit
d'un paradoxe, car elle ne voit en notre être qu'un éphémère
voué à se dissoudre dans le néant dont elle ne se
résigne pourtant pas à faire un "rien" tandis qu'elle
exalte sa liberté au point de faire de lui l'égal d'un dieu :
d'où la tentation démiurgique de la technique dénoncée
déjà par Bruegel dans sa Tour de Babel.
Le développement des techniques est bien
l'instrument privilégié de cette recherche d'une sorte de
nouvelle frontière, d'un "nouveau royaume" qui devrait
tout à l'homme et rien à Dieu : assimiler ainsi ce développement
à la conquête du feu mythique. Le rêve technologique
n'est-il pas, pour l'homme moderne, qui se
débarrasse ainsi du sombre Méphistophélès, trop
encombrant, le moyen de se revêtir de la puissance
même du démiurge infernal, pour mieux sans doute
défier le Créateur ? Dont alors (et enfin !) il pourrait se
passer, croit-il...
Dominique Daguet