Altérité et transcendance dans le Mvett : essai de philosophie pratique

Il fallait l'enthousiasme et la double culture d'un jeune philosophe
africain pour que s'opère la rencontre entre la philosophie
occidentale et le Mvett. Rencontre improbable à première vue,
puisque le Mvett est l'épopée qui a permis au peuple Ekang (dont
font partie les Fang et les Béti) de s'inventer, puis de s'enraciner
dans sa propre mémoire, à partir de sa migration à partir de l'Égypte.
Mais quand cette épopée, qui se disait, chantait et dansait aux sons
de la harpe-cithare nommée «mvett», est passée de l'oralité à l'écrit,
elle a changé de nature. Elle s'est démocratisée et universalisée,
accédant par là au statut des Livres qui font les peuples, comme ce
fut le cas de l'Iliade et de l'Odyssée chez les Grecs, ou du Premier
Testament chez les Hébreux. Sachant à quel point la philosophie
s'en est nourrie, pourquoi n'en ferait-elle pas autant avec le Mvett ?
Pour faire parler le Mvett, la philosophie devait se faire pratique,
pour que la pensée se conjugue avec l'action, tant il est vrai que
le Mvett, par-delà l'épopée, est au fond la vie pensée par l'Être.
D'où une approche phénoménologique et éthique, qui permet de
montrer comment le Mvett met en oeuvre, à sa manière, les deux
catégories fondamentales de l'Altérité et de la Transcendance,
sachant que l'une ne va pas sans l'autre. Ce qui se vit sur le mode
initiatique peut alors se conceptualiser avec le concours de Platon,
Aristote, Hegel, Husserl, Jonas, Levinas et Ricoeur, pour montrer
que l'homme restera un «handicapé ontologique» s'il ne se saisit
pas comme «double en un seul corps», dans la mesure où, en lui,
identité et altérité se tiennent l'une l'autre. L'humanité est donc un
résultat, qui se dit d'abord à l'impératif.
Dominique Folscheid, université Paris-Est