Action poétique, n° 189

Dans les massifs de la Forêt Noire, prendre
le Danube à sa source ; deuxième fleuve du
continent européen, après la Volga, et 2850
kilomètres ; traverser de nombreux états
- le sud de l'Allemagne, l'Autriche, les Pays
Tchèques, la Slovaquie, La Hongrie, la Serbie,
la Roumanie, par le défilé des Portes de Fer,
la Bulgarie, la Russie... - aboutir dans un vaste
bassin, 805000 kms carrés, par un vaste delta
de 3750 kms carrés.
La Roumanie, donc, une histoire récente
tragique, une langue proche, des émigrés
surexploités, des tziganes expulsés, une
grande poésie - qui nous a offert quelques-uns
de nos meilleurs poètes et écrivains
(Tristan Tzara, ou Gherasim Luca, ou Ionesco,
pour ne citer qu'eux !).
Et une véritable cuisine, méditerranéenne en
diable, avec ses fromages de brebis, ses coulis
de tomates, ses aubergines farcies, sa bouillie
de maïs, la «mamaliga» - la «polenta» de
ma jeunesse -, avec ses originalités, le caviar,
par exemple, dont elle est le deuxième ou
le troisième producteur européen, après
l'Ukraine et la Russie.
Et, donc, l'esturgeon.
Comme l'anguille ou la lamproie, et bien
d'autres animaux des océans et des mers,
l'esturgeon navigue entre les eaux salées, les
eaux douces, les eaux presque douces, les
eaux mêlées...
L'esturgeon et l'estuaire du Danube, le
Danube Noir.
L'esturgeon, donc, mais pas seulement
l'esturgeon, la recette appréciée, il y a
bien longtemps, comprenait également
d'autres poïssons du delta, pris le même
jour, des poissons assez forts, de ceux qu'on
sert à l'assiette, avant le bouillon, et qui se
découpent.
La ciorba, la soupe, d'esturgeon, et plus
Prendre l'esturgeon comme il convient, ni
trop énorme - il peut atteindre les cinq à
six mètres de long, et plus, et peser jusqu'à
1 500 kilos - pas trop jeune - la chair n'est
pas assez faîte - et d'autres poissons du
voisinage ; dans une large marmite, profonde,
environ deux litres d'eau, mettre sur le feu,
avec un bel oignon tranché, un peu de sel,
un petit piment ; dès la première ébullition,
pas trop violente, baisser la flamme, puis
ajouter l'esturgeon en solides portions et,
un instant plus tard, deux/trois minutes, les
autres poissons, quantité à convenance, mais
pas moins de trois à quatre kilos ; laisser venir
en douceur, entre 10 et 12 minutes, sous
surveillance ; ajouter alors quelques cuillerées
de vinaigre de vin, rouge, à mon goût.
Sortir les poissons, ajouter deux gousses d'ail
écrasées et un nouveau tout petit piment
dans le bouillon, hors du feu, bien touiller,
remettre le poisson deux minutes dans la
marmite, avec ce bouillon relevé.
Servir les poissons, puis le bouillon -
éventuellement sur quelques tranches fines de
pain rassis ; pour quatre à cinq personnes.
Et mes remerciements à la poète Magda
Carneci, qui m'a confié une recette
d'aujourd'hui, une recette de proximité, par
les façons et par le goût, et sur laquelle mes
souvenirs se sont appuyés.
J'aime tant le hareng - les oeufs du hareng ne
valent pas ceux de l'esturgeon, certes - mais
j'aime tant le hareng, j'aime pourtant tant le
hareng que je me prive d'en manger pour ne
pas qu'il disparaisse !