Claude Monet, l'oeil et le monde : les années à Giverny, 1833-1926

Dès son adolescence, Monet fut possédé par une seule et unique passion, qui ne tolèrerait
de lui ni trêve, ni répit ni écart : la peinture. Hors celui de peindre, il n'exerça aucun métier et
repoussa toutes les responsabilités, sauf s'il s'agissait de ses oeuvres ou de celles de ses
camarades impressionnistes. Au cours de la seconde moitié de sa vie, de 1883 à 1926, Monet
finit par connaître le succès... Pourtant, il était insatisfait. Malheureux si la peinture n'allait
pas, il resta, jusqu'à la fin, hanté par sa perception surhumaine de la lumière et des couleurs.
À la recherche de nouveaux motifs, il effectua de nombreux voyages et arpenta fiévreusement
les paysages qu'il aspirait à représenter, sondant la brume et la texture de l'air jusqu'à s'en
pénétrer totalement, jusqu'à ce que les séances de peinture devinssent de véritables
cauchemars, si bien que les couleurs venaient le harceler dans son sommeil. Ses toiles nous
révèlent l'empâtement secret d'une vie de recherches et de doutes, humus mystérieux de la
quête qui, tour à tour, le transcendait et le tourmentait. L'abondante correspondance laissée par
Monet, et sur laquelle se base cette biographie, permet de suivre presque quotidiennement son
évolution personnelle et artistique et de saisir les liens qui unissent sa peinture et sa vie
sentimentale. Infatigable voyageur, infatigable travailleur, jamais il n'abandonna ses toiles,
quels que fussent les malheurs que la vie lui réserva. À l'image de ses compagnons de route,
Sisley, Cézanne, Renoir, Monet ne lâchera les pinceaux qu'à sa mort. Ces impressionnistes,
comme on les nomma alors, Monet en tête, ne nous livrent pas seulement une nouvelle vision
du monde, délivrée du carcan des convenances religieuses et de l'histoire officielle, mais aussi
la leçon d'une vie de luttes et de combats pour faire triompher leur liberté artistique dans cette
fin du XIXème siècle qui s'émancipe de la royauté, de l'empire et de l'académisme. Ainsi, ce
n'est pas d'un Monet évanescent, éternel rêveur devant son étang silencieux qu'il est ici
question, mais bien d'un homme de chair, aux prises avec un monde qu'il veut saisir à bras le
corps, d'un homme qui sait que seuls l'acharnement et le travail l'amèneront à progresser,
d'un homme qui doute, qui s'effondre parfois, mais qui toujours se relève et triomphe, d'un
homme dont les amis furent Courbet, Manet, Zola, Rodin, Mallarmé, De Goncourt, Geffroy,
Mirbeau, Guitry, Clemenceau...