Le roman à table : nourritures et repas imaginaires dans le roman français, 1850-1900

Le dix-neuvième siècle a rendu un hommage sans précédent aux
joies culinaires. La société postrévolutionnaire démocratise le culte
de la gourmandise jadis réservé à l'élite aristocratique : l'art de bien
manger, l'importance croissante accordée aux règles d'un savoir-vivre
font désormais partie des moyens mis en oeuvre par une bourgeoisie
toujours plus puissante pour s'affirmer en tant que classe dominante.
Dans ce contexte, la cuisine devient objet d'un discours non seulement
gastronomique mais aussi littéraire. Dans le roman réaliste et naturaliste,
le thème alimentaire renvoie à une réalité historique et socioculturelle,
qui est essentiellement celle de la seconde moitié du dix-neuvième
siècle : l'apparition d'espaces privés et publics de la nourriture,
la nouvelle importance qui revient à la table dans la vie sociale,
les progrès des sciences naturelles et de la médecine, les grands enjeux
sociaux. Mais au-delà de leur fonction mimétique, les repas fictifs représentent
des éléments importants de la rhétorique et de la poétique dans
les romans : réalistes mais pas réels, issus de l'imagination, ils sont le
résultat d'un travail acharné sur l'écriture. C'est à ces mots dont est faite
la nourriture imaginaire que s'intéresse l'auteur à l'exemple de quatre
écrivains gourmands de mets et de mots : Flaubert, Maupassant, Zola et
Huysmans.
À travers le motif du repas, lié autant au discours gastronomique de
l'époque qu'à leur propre vie, ceux-ci racontent une réalité contemporaine
filtrée, problématisée, contestée ou même refusée : en montrant
des personnages à table, ou, au contraire, privés de nourriture, ils
dévoilent des rapports de pouvoir, accusent des problèmes sociaux, se
moquent de la comédie universelle de l'être et du paraître, réfléchissent
sur les relations humaines, et révèlent ainsi un peu d'eux-mêmes :
entre sa banalité et son esthétisation à travers l'écriture, le repas imaginaire
est l'expression personnelle d'une attitude face à la vie et face
à la création littéraire.