Dérives pour Guy Debord

Aujourd'hui où le spectacle envahit toutes les dimensions de
notre vie, nous avons plus que jamais besoin d'une critique de
l'aliénation spectaculaire : pour que les utopies de demain puissent
survivre à leur propre mise en images. Cette critique a été
amorcée par Guy Debord (1931-1994), le principal théoricien
de l'Internationale Situationniste. Si sa pensée a gardé toute sa
pertinence, c'est parce que le projet d'émancipation qui l'anime
est porté par une critique radicale des moyens destinés à le
mettre en oeuvre. Tant il est vrai qu'on ne peut «combattre
l'aliénation sous des formes aliénées». C'est bien là le sens du
détournement, ou de la pratique situationniste de la dérive :
abolir la séparation sans la renforcer, en y circulant comme en
contrebande pour mieux tisser d'autres rapports entre les
hommes.
Les contributions au présent volume entendent explorer les
différents chemins empruntés par la théorie et la pratique
debordienne du détournement. Au niveau du sujet et de sa mise
en scène tout d'abord, une scène qu'il doit détourner en
organisant sa propre invisibilité. Au niveau politique ensuite,
parce que le devenir du sujet est inséparable de sa lutte contre
une organisation sociale qui entend le réduire à ses produits
séparés. Au niveau esthétique enfin, puisque cette séparation
marchande s'incarne dans les reflets sensibles livrés à notre
contemplation aliénée.
En 1966-67, l'Internationale Situationniste s'était fait connaître lors des
«événements de Strasbourg», qui apparaissent aujourd'hui comme une
«répétition générale» de Mai 68. Au début de l'année 2007, à l'occasion
des 40 ans de ces événements, s'est tenu dans cette ville à
l'initiative de Jacob Rogozinski et du Parlement des philosophes le
premier colloque international consacré à Guy Debord. Les textes
rassemblés ici sont issus de ces journées d'étude et de débat.