Ethnologie française, n° 1 (2013). Pays perdus, pays imaginés

Alors que les exemples de reconstructions imaginaires de pays perdus
sont nombreux en littérature et en peinture, le regard ethnologique
permet lui aussi de révéler les multiples façons de se souvenir, de garder
avec soi ce lieu «originel». Les «pays perdus» dont il est question ici
sont des villages ou des villes du pourtour méditerranéen dont les images
se diffusent bien au-delà, en suivant des mouvements migratoires plus
globalisés : lieux de la Retirada de l'Espagne franquiste, de la Kabylie
algérienne, de la frontière franco-italienne, de la Provence, de l'Italie
napolitaine, de la Grèce insulaire (Rhodes) ou de l'Albanie. Les migrants
qui cherchent à garder le contact avec leur «pays» habitent aujourd'hui
aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Israël, en Algérie urbaine, ou dans
les pays de l'Europe occidentale.
Les articles de ce numéro mettent en perspective les manières concrètes
de reconstruire le pays quitté et montrent comment les migrants gardent
le contact avec lui. Les supports de la mémoire mobilisent l'un des cinq
sens, mais s'appuient aussi sur des réalisations concrètes et des récits
qui rendent le souvenir présent et permettent des actions collectives.
Les textes analysent aussi les différents usages sociaux et culturels de la
nostalgie, tant la mobilisation du passé alimente les discours politiques,
aide à la transmission de la mémoire, permet d'affirmer une identité de
groupe et de construire celles des individus.
L'expérience de la migration, de l'exode, de la déportation ou de la mobilité,
malgré l'hétérogénéité des violences ressenties, implique toujours
un sentiment de perte, comme l'a montré Abdelmalek Sayad, et un processus
de reconstruction complexe du pays quitté, à la fois imaginaire
et matérielle, sensible et poétique. S'il est possible de concevoir ces
pratiques comme la quête nostalgique des racines, il est peut être plus
fécond d'y voir une volonté positive qui donne du sens au présent et à
l'histoire.