Femme qui veille sur le monde : une mémoire indienne

L'écrivain chickasaw revisite dans sa mémoire, à la fois individuelle
et collective, les contours et les tréfonds de son esprit,
joies et désespoirs, qui ont concouru à faire d'elle ce qu'elle est.
Tour à tour, l'espérance et la douleur l'assaillent dans les
ténèbres d'une lésion cérébrale dont elle est victime à la suite
d'un grave accident de cheval. Si ce drame a bouleversé sa vie,
l'a totalement remise en question, il est en partie à l'origine d'un
tel livre. C'est cette mémoire saccagée qui nous emmène dans
d'autres espaces de réflexion et de méditation. La déchéance
physique et mentale de la narratrice s'y inscrit en corrélation à
celle de la nature dont elle dénonce avec force et conviction les
atteintes. Le livre est généreux, fou et inquiet sur le présent et
l'avenir. Il est un des cris enfouis, comme étouffés, des Indiens
d'Amérique, un râle humain qui remonte des limbes et attend
qu'on l'écoute. Son enfance, son monde, elle en parle avec
pudeur mais aussi avec colère, car ce sont les mondes indiens
qui, dans leur débâcle, annoncent la nôtre. Après des pages où
l'émotion se mêle à la réflexion philosophique et spirituelle, en
l'occurrence avec les éléments, les animaux, puis la famille
comme la recherche d'une mère et les traumas d'enfants adoptés,
Linda Hogan se tourne vers le passé et l'on comprend que
certaines valeurs pour les Indiens demeurent intemporelles.
Cette mémoire d'un grand écrivain est assez représentative de la
pensée indienne d'aujourd'hui. Elle est un écho aux quotidiennes
agonies des tribus, une résistance à l'échec et à la mort.