Philosophie, n° 85

Ce numéro s'ouvre par la traduction, due à W. Feuerhahn, de la seconde
partie du premier article méthodologique de Max Weber, "Roscher et
Knies et les problèmes logiques de l'économie politique historique", intitulée
"Knies et le problème de l'irrationalité". Weber y critique la conception
qu'a Knies des limites de l'intelligibilité en économie politique - limites qui
tiennent, selon ce dernier, à la relativité historique et nationale, ainsi qu'à
l'irrationalité des comportements humains libres, qu'il oppose au caractère
nomologique des processus naturels. Weber dénonce chez Knies une
confusion entre déterminisme causal et caractère nomologique, causalité et
légalité, et s'oppose à tout repli des concepts épistémologiques d'explication
et de compréhension sur l'opposition ontologique entre nature et
esprit.
Dans "Max Weber et l'explication compréhensive", W. Feuerhahn clarifie
les enjeux de cette critique weberienne de Knies. Partant de la controverse
traditionnelle "expliquer/comprendre", qui fait figure de topos de l'épistémologie
des sciences de l'homme, il s'attache à relativiser la présentation
de l'explication et de la compréhension comme méthodes inconciliables
rapportées à des domaines ontologiques hétérogènes, et montre comment
Weber refuse tout ancrage ontologique de l'opposition entre sciences
nomologiques et sciences de la réalité dans les régions nature et esprit , pour
les déterminer par leurs visées épistémiques respectives, et fait place, au
sein des sciences historiques de la culture, à la notion d'explication compréhensive
qui concilie ces deux orientations.
Dans "Le visage défiguré", J. Vioulac entend dédouaner la pensée de Levinas
de la double critique qui lui fut adressée : d'avoir été dupe de la morale,
et d'avoir amorcé une tentative de dépassement de l'hégélianisme qui se
serait soldée par un échec. Prenant le contre-pied du célèbre article "Violence
et métaphysique" où Derrida affirmait que la relation à autrui thématisée
par Levinas se réduisait à la dialectique intersubjective magistralement
décrite par Hegel dans la Phénoménologie de l'esprit , J. Vioulac montre
comment cette dialectique subordonne intégralement la description phénoménologique
à la logique, en réduisant le rapport à autrui à un moment
interne au syllogisme de la conscience de soi ; et comment la subordination
de l'individu à l'universel dans la philosophie hégélienne de l'État confirme
sans équivoque le non-apparaître d'autrui comme tel à la conscience, l'impossibilité
du face-à-face entre consciences, et le régime de violence propre
à la métaphysique.
Le numéro se clôt avec "La rationalité et la causalité dans le réalisme interne
de Putnam", où M. Kistler part du constat de la mutation essentielle
survenue à la fin des années soixante-dix dans la position philosophique de
Putnam - laquelle passe de la thèse réaliste de la vérité en soi des énoncés
scientifiques, indépendante de leur cognoscibilité subjective, à une position
critique affirmant l'incohérence d'un tel "réalisme métaphysique". L'enjeu
essentiel de l'article de M. Kistler réside dans la démonstration que cette
critique du réalisme conduit implicitement Putnam à un relativisme qui
prive de sens la notion de vérité scientifique absolue, et repose en outre sur
un argument dirigé contre la réalité des relations causales dont l'auteur met
en évidence le caractère contestable.
D.P.