Journal de campagne : 1793-1837

Le 1<sup>er</sup> mars 1793, sous la Révolution, François Vigo-Roussillon,
dix-huit ans passés, quitte Montpellier, sa ville natale, pour aller à
Nice s'engager dans le premier bataillon de volontaires de l'Hérault,
en route pour la campagne d'Italie. Il restera quarante-cinq ans dans
l'armée et gagnera ses galons, jusqu'à ceux de colonel, sur les champs
de bataille d'Italie, d'Autriche, d'Égypte, d'Allemagne, de Prusse, de
Pologne, d'Espagne et de France.
Doté d'un beau brin de plume, François Vigo-Roussillon a tenu un
journal de campagne durant toute sa carrière militaire. Enfoui dans
les archives familiales, celui-ci a été récemment exhumé, pour notre
bonheur, par deux de ses arrières-petite-filles. Ainsi surgit aujourd'hui,
sous nos yeux, un document inouï : le récit des faits militaires vécus
par un grenadier de l'Empire !
Sachant observer et dépeindre, François Vigo-Roussillon émaille sans
cesse son récit d'anecdotes qui éclairent parfois d'un jour nouveau des
événements figés de façon inexacte par les historiens. Ainsi apprenons-nous
qu'à la bataille d'Arcole, Bonaparte n'a pas franchi le célèbre pont
un drapeau à la main, mais qu'en réalité, par suite d'un mouvement
désordonné de recul, il fut jeté dans un fossé avec son cheval et qu'il
dut attendre la construction d'un pont de chevalets à une lieue de là,
pour contourner la ville trois jours plus tard ! Et aussi qu'à la bataille
d'Aboukir, ce n'est pas le général Murat, comme le représente un
bas-relief de l'Arc de triomphe, qui fit prisonnier le général en chef de
l'armée turque, mais François Vigo-Roussillon lui-même, alors sergent
grenadier à la 32<sup>e</sup> demi-brigade, comme l'atteste son brevet de sous
lieutenant signé de Bonaparte ! Ou encore, on découvre la satisfaction
de l'Empereur qui, arpentant de grand matin le champ de bataille de
Friedland, au lendemain d'un combat qui dura vingt et une heures,
confie au maréchal Berthier : «Je vois avec plaisir que parmi les morts,
il y a au moins cinq Russes et un Français !»
Tant de faits héroïques, tragiques ou comiques se sont multipliés
au cours de la longue carrière de l'auteur, qu'on ne peut, en quelques
lignes, donner qu'une faible idée du trésor que représente ce journal
de campagne. Les dates et les étapes y étant mentionnées avec soin, on
mesure ce qu'étaient les marches harassantes des grognards traversant
l'Europe en tous sens, avec un ravitaillement souvent nul. Ainsi, Vigo-Roussillon
a t-il conduit ses troupes à pied de Dantzig à Cadix !
C'est l'histoire d'une vie, en même temps que l'Histoire de France,
non pas contée, mais vécue par un de ceux qui l'ont faite au prix de
leur sang...