La parole muette : essai sur les contradictions de la littérature

Cinquante ans après Qu'est-ce que la littérature ? de Sartre, Jacques Rancière tente à son tour, moins de répondre à une question impossible, que de montrer en quoi la littérature, dans l'acception qu'elle prend au XIX<sup>e</sup> siècle, est fondée sur des contradictions qui la rendent indéfinissable.
L'auteur suit ainsi le glissement presque imperceptible qui nous fait passer des <<Belles Lettre>> à la <<littérature>>. Cette dernière, née grosso modo avec le romantisme, a rendu caduques les cadres de la représentation : au primat de la fiction s'oppose dorénavant le primat du langage ; à la distribution en genres, l'égalité de tous les sujets représentés ; à l'idéal de la parole en acte, le modèle de l'écriture.
Parole muette, la littérature est tendue entre deux extrêmes : à l'indifférence du sujet représenté, elle tente de lier le caractère absolu du style. Cette contradiction, qui fait d'elle une chose à la fois banale et exceptionnelle, grave et frivole, est à l'origine d'une véritable guerre des écritures.
Jacques Rancière montre alors avec brio que, loin d'être les <<soliloques muets>> que Sartre dénonçait en elles au nom de l'engagement, les tentatives de Flaubert, de Mallarmé, mais aussi de Proust, furent des expériences exemplaires, à la fois de destitution de l'univers de la représentation et de confrontation avec les tours et détours de la lettre démocratique. Ces trois <<militants de la littérature>> ont ainsi mené à son extrême conséquence l'utopie de la véritable écriture, qui accompagne depuis Platon la critique de la littérarité démocratique : la pureté littéraire participe chez eux de l'effort pour donner son sceau à une communauté politique à venir.